Le maudit bien-aimé
On
écoute Gérard Manset comme on lit adolescent les poètes maudits, en
croyant que c'est juste pour soi, qu'on est seul avec eux.
On
aime Manset comme on aime une insomnie, quand on est sûr, sûr comme
fer, d'être le seul à veiller à cette heure-là, seul lucide. De ne
partager avec personne d'autre le velours noir de cette mélancolie des
départs, des trains déglingués, des avions plantés dans la brousse, des
Iles de la Sonde, des plages où dorment les enfants angéliques dont
rêve le vieil Occident.
Ce
qu'il y a de plaisant dans le charme sorcier de Manset, dans cette
confidence chantée sur galettes noires ou biscuits d'argent, c'est
qu'on est bien quarante mille en moyenne à se croire uniques dans le
privilège depuis 1968.
A
force de se cacher (l'homme est toujours masqué, ou de profil, brouillé
par la typographie de son nom sur la pochette - il exerce un contrôle
assez rigoureux sur toute photo de lui, comme sur sa vie privée, ses
interviews -), il ne peut qu'apparaitre davantage de jour en jour.
Parce qu'il est avec Gainsbourg un des rares auteurs compositeurs
français qui ont déjà entrepris de nous hanter, de leur vivant. L'un
par son trop de show, l’autre par son incognito.
Au
départ, quelques années après la découverte des Beatles, un drôle de
français à la voix lointaine, nocturne, bricolait chez lui, avec son
matériel d'amateur, comme un peintre avec ses pinceaux, seul contre
tous, Animal on est mal. Puis La Toile du maitre, Je suis Dieu, La mort
d‘Orion. Et toute une série d'albums, dont Lumières ou Il voyage en
solitaire, invariablement singuliers, inimitables.
Trier
le bon grain de l'ivraie
Il
y a quelques années, Manset décidait de faire ses adieux à la Chanson -
ce qui est banal - et de trier, par coupes franches - ce qui est moins
fréquent - le bon grain de l'ivraie dans son œuvre avant édition en
compact.
On
peut discuter de l'eliminati0n de quelques titres, mais qu'importe, la
démarche était irréprochable.
Matrice
est sans conteste un de ses meilleurs albums, un des plus enlevés, ce
qui semble un paradoxe pour quelqu'un qui n‘est pas là et guère sujet à
de furtifs ravissements.
On
le doit au rythme de plusieurs titres comme Banlieue nord ou Filles des
jardins, à la vitesse désolée de Camion bâché ou la lenteur
irrémédiable, ironique et funèbre d'un titre court:
Et
toutes choses se défont
Comme
le plâtre des plafonds
Comme
le vin du carafon
Quand
il devient couleur de sang...
Ce
qui bien sûr n’est pas simplement le meilleur disque de l‘année qui
s’achève. Probablement le préféré des dix prochaines qui commencent.
Michel
Braudau Le Monde (1989)
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Portrait d'un anachorète du rock
MANSET VEND SON OMBRE
Paru dans le Nouvel Observateur N°1304 du 2/11/1989, par Serge Raffy
Il ne veut toujours pas passer chez Drucker, ni chez Sabatier ni nulle part.
L'artiste,
selon lui, est un solitaire silencieux. Pour la sortie de son treizième
album, il a cependant accepté de rencontrer Serge Raffy
Quand il
est arrivé, il a demandé un espace clos. Un lieu sans reflet. Il
fallait que rien ne s'éparpille. Il a dit: « Je suis pour le secret
partagé. La poésie est une confidence. » Puis il a jeté un coup d'œil
sur la moquette grise, les rideaux blancs, les murs nus. C'était un
lieu pour lui. Il pouvait parler.
De lui, d'abord, Gérard Manset,
anachorète du rock, ermite maniaque et méticuleux, homme sauvage,
écorché, routard invétéré. Manset, le beatnik ténébreux, fou d'Asie, de
ciels de mousson. Manset, le grand prêtre du rock des marges, suivi
depuis vingt ans par une poignée de fidèles, des idolâtres fiévreux qui
guettent religieusement la sortie de ses albums. « Tous ces gens sont
mes amis, dit-il. Ils ont les mêmes besoins, les mêmes rêves. Ils
portent la même croix, ce sont mes frères de sang. » Les
disciples, selon les rumeurs du show-biz, seraient entre 30.000 et
40.000. De lui, ils ont tout. Depuis « Animal, on est mal», tube
symbole de 1968 que l'on fredonnait à la Sorbonne, jusqu'au dernier
album, « Prisonnier de l'inutile » (1985). Au total, douze disques
qu'on achète comme des manuels de vaudou. Manset sorcier soucieux et
silencieux n'est jamais apparu en public. Ni sur scène ni à la
télévision. Pas la moindre émission de radio. Ni Drucker, ni Sabatier,
ni Dechavanne, ni Foucault, ni personne. Rien. L'ascèse médiatique
absolue. Il sort le 10 novembre un nouvel album, « Matrice ». Sa maison
d'édition, Pathé Marconi, subit les assauts de toutes les chaînes pour
qu'il accepte, allez, trente secondes d'interview ? C'est niet. Il ne
bouge pas. « Je voudrais qu'on comprenne que ce n'est pas une attitude
négative. Mais le monde de la télévision n'est pas mon monde. Sans
doute suis-je prétentieux ou du moins serais-je perçu comme cela, mais
je ne veux pas monter dans ce wagon-là parce que j'ai un certain goût
pour l'élégance. » Alors reviennent les éternelles critiques
contre Manset l'élitiste, le nombriliste, le reclus, le dandy méprisant
la télé radio-crochet. « Je crois simplement que l'accès à l'artiste ne
se fait pas sans épreuves. Il faut un rite initiatique, des
scarifications, des hosties. »
Alors, pour accéder au gourou, il
faut replonger dans sa discographie, s'attarder sur ses textes, sur
cette écriture semi-automatique qui, au fond, raconte toujours les
mêmes choses : la nostalgie de l'enfance, le refus de la société
de consommation, les voyages. Vieux thèmes rockeux que le quadragénaire
Manset applique dans sa vie quotidienne. Comme Guy Debord, le père du
situationnisme, qu'il n'a jamais lu, il critique la « société du
spectacle ». Comme lui, il est logique avec lui-même et n'apparaît
pas. « Ou alors, précise-t-il, sur le mode de la conversation.
Avec une seule personne. Il faut qu'il y ait une rencontre et non une
mise en vitrine. » Donc, pas d'image. Pas de look. Manset, en jean et
baskets, a l'allure d'un baba cool halluciné. Il traîne sa silhouette
dégingandée avec dédain. Manset est une énigme. Le mot lui plaît. Seule
concession faite au dogme, il conçoit un clip sur l'album«
Matrice » mais jure qu'on n'y verra même pas son ombre. « Et si tous
les artistes faisaient comme moi ? S'ils se décidaient au moins à
refuser les invitations, à ne plus courir à quatre pattes au moindre
coup de sifflet? J'aimerais ne plus être seul. »
Coup de folie ?
Imaginez Bashung, Renaud, Aubert, Chedid, Murat et quelques autres
lançant le club des hommes de l'ombre. Un front du refus anti-Sabatier,
La France coupée en deux. Entre résistants et collabos. Il y
aurait les ultra-radicaux, comme Manset, et les radicaux modérés, prêts
à quelques compromis, avec Drucker, parce qu'il est gentil, ou Chancel,
parce qu'il est chanceux. « Je serais au gouvernement, dit Gérard
Manset, la télé n'émettrait que deux heures par jour. » Rêve de doux
dingue ? « Non, d'innocent. L'innocence, c'est le seul domaine dans
lequel je me sente comme un têtard dans l'eau. Les artistes ont besoin
de pureté. Il ne faut pas qu'ils soient souillés, détériorés. Or,
aujourd'hui, il n'y a plus de vrais artistes, il y a des fabricants de
produits culturels. Nous ne devons jamais nous préoccuper du nombre de
disques que nous allons vendre. » Comment rester pur, selon Manset ? En
disparaissant de la circulation. Sortir du trafic. Se prendre pour
Nizan, Conrad, Nerval. Depuis vingt ans, il parcourt le monde, un sac
en bandoulière. Il parle couramment le thaï, l'indonésien et
l'espagnol. Il a été bouddhiste, karatéka, photographe, peintre,
écrivain, père de famille. De toutes ses errances, de ses déambulations
planétaires, dans la jungle colombienne ou les bas-fonds de Manille, il
a ramené un regard nostalgique, noir, tourmenté, et un album de photos,
« Chambres d'Asie». «Je voyage sans référence littéraire. Les livres me
tombent des mains. En fait, j'ai dû lire deux livres, "l'Assommoir" de
Zola et "Voyage au bout de la nuit'' de Céline.»
En sortant de
notre lieu de rendez-vous, Gérard Manset paraît inquiet. Son
interlocuteur a-t-il bien compris ? A-t-il vraiment saisi qu'il n'était
qu'un simple passant, qu'il avait eu beaucoup de plaisir à faire la
conversation et qu'il fallait s'arrêter là ? Une de ses chansons dit :
« Je n'ai rien à raconter/ Et quand mon heure aura sonné, je viderai ma
corbeille à papier/ Je partirai sur la pointe des pieds. » Après un
long silence, il parle d'un prochain voyage en Amazonie, de Belém,
ville mythique, vaisseau fantôme sur un fleuve moite. Il parle aussi
des trois années qu'il aimerait consacrer à la peinture, quelque part
dans le Midi, Toulouse ou l'Espagne. « La peinture demande énormément
de temps. Il faut se mettre en état de "restauration" du paysage, du
panorama humain. Et pour faire ça, il ne faut pas se bousculer. » Comme
pour écouter son disque. Les puristes, les gens de la secte Manset vont
demander une pièce avec quatre murs, un espace clos. Pour que rien ne
s'éparpille. Ils vont découvrir un nouveau Manset, moins mystique, plus
rock. Ils s'attarderont sur le son plus « anglais », les riffs de
guitare plus musclés, les tapis de synthé plus branchés. Ils jugeront
les textes« plus urbains», avec des mots qui sentent le ciment et
l'oxyde de carbone. Ils retrouveront la nostalgie de l'enfance dans la
chanson « Matrice », qui pourrait bien être un tube. « Les
enfants du paradis sont les enfants sur terre/... Ils sont venus sur
terre / Sans rien demander /Comme une pluie d'hiver/Sur une ville
inondée /. .. Est-ce pour nous aider/A supporter la peur du noir/ Le
tremblement de nos mémoires. »
Ils écouteront tout, « Banlieue nord
», « Camion bâché » et les autres. Ils diront qu'il ne faut pas se
précipiter, qu'il faut déguster cette rareté, ce cristal, ne pas
s'empiffrer, en garder un peu pour les jours difficiles. Et puis enfin,
les disciples seront rassurés : le Maître n'a pas changé, il est
toujours fidèle à lui-même, inflexible, fou, sans doute, et, comme
d'habitude, il n'ira pas à la télévision. Il restera limpide. Avant de
disparaître, le rockeur invisible raconte une dernière chose: « Je me
souviens d'une époque où j'étais terrassier en Allemagne, pour quelques
semaines. J'avais 15 ans. A la pause, au soleil, on buvait de la
bière. Rien d'autre au monde n'existait pour moi que ce quart
d'heure. C'est un de mes grands moments de bonheur. » Dans un souffle,
il conclut : « Les moments de plénitude sont rares, il ne faut pas se
laisser aller. » Puis il a filé par le premier métro, joyeux, en
emportant son mystère. Comme un volatile.
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Nouveau passage de l'artiste comète
Manset revient !
Par Fred Hidalgo (Paroles & Musique n°23 / Novembre 1989)
Après
trois ans de retrait volontaire, Manset revient, et Matrice, le nouveau
disque dont il nous a réservé la primeur est son chef-d'œuvre. En avril
86. Gérard Manset - le chanteur mythe de toute une génération -
choisissait Paroles et Musique pour dresser un bilan détaillé de sa
carrière musicale et annoncer - un scoop qui fit couler beaucoup
d'encre autour de notre journal - qu'il se plaçait désormais en réserve
de la chanson. Question : combien de temps, de mois ou d'années, un
créateur-né de la dimension d'un Gérard Manset résisterait-il au besoin
et à l'urgence d'exprimer ? Au sortir de notre rencontre écrasante de
vérité d'une densité à nulle autre pareille pour moi depuis la création
de Paroles et Musique, où le moindre mot - loin des poncifs et propos
stéréotypés de la plupart des vedettes en herbe - était prononcé et
pesé comme on passe le doigt sur une lame acérée, c'était bel et bien
la question que je me posais. « Manset, c'est fini. C'est douze
albums toujours disponibles et c’est tout. » Fini, Manset ? Allons donc
! Sans douter un seul instant de la totale sincérité du bonhomme, je ne
connaissais que trop bien son exigence créatrice pour le suivre
complètement dans cette voie. La suite m'aura donné raison. Après avoir
trompé un temps sa faim génitrice de paroles, d’image et de musiques,
d’émotions et de sensations, à travers l’écriture d’un roman- Royaume
de Siam ² la publication d’un recueil de photos de voyages – Chambres
d’Asie ²- puis le remixage digital d'une partie de son œuvre 3, Manset
a fini par craquer. A l'automne dernier, il entrait en studio comme
d'autres en religion. Dix fois, vingt fois, cent fois il remit sur la
console son ouvrage. Dix fois, vingt fois, cent fois il fut tout près
d'arrêter, de tout jeter. A la mi- juillet 89, les jeux semblaient
faits ... et rien n'allait plus. Quelques phrases réécrites, une
chanson supprimée, une autre ajoutée et, fin août, le miracle si
longtemps repoussé: Matrice!
N'en doutez pas : en sept titres et
quarante minutes. Gérard Manset a bâti là l'une des pièces maîtresses
de la décennie. A l'heure des bilans 80/90 qui feront la part belle aux
faiseurs de tubes, au tiroir-caisse et aux frivolités du Top 50, pour
oublier sans vergogne l'apport essentiel du voyageur solitaire de la
chanson, surtout ne vous y trompez pas: « D'une époque à vomir/
L'histoire dira/ Ce qu’il faut retenir... » Surprenant Manset qui,
après le coup des adieux, nous balance maintenant un album en point
d'orgue, synthèse (ouverte) de vingt ans de création, Manset tout
craché, sans concession aucune, qui ronge son sujet jusqu'à l'os, qui
l'éclaire jusqu'à la trame. Une œuvre achevée de douze albums, certes.
68: Animal on est mal, 86: Prisonnier de l'inutile. Vie et mort d'une
légende. La boucle est bouclée, le cercle s’est définitivement refermé.
OK, mais voilà Matrice, qui contient à lui seul les douze albums, comme
s’il n’avait jamais eu d’autre objet qu’aboutir à cet accouchement.
Vous ne connaissez pas Manset ? Vous n'avez encore écouté aucun de ses disques ?
Peu
importe: Matrice est l'épanouissement d'une démarche exceptionnelle, et
sans doute son apogée. D'ores et déjà une manière de classique. Sept
titres : « Banlieue nord », « Avant l'exil »,
« Filles des jardins
», « Solitude des latitudes », puis « Camion bâché », « Toutes
choses », enfin « Matrice »· Un album très rock grâce aux guitares et
claviers de Mike Lester, Patrice Marzin, Serge Pérathoner, Vick
Anderson et... Gérard Manset, grâce aussi à la basse de Didier Batard
; un album aux sonorités symphoniques, grâce aux cordes dirigées
par Roger Berthier (un fidèle, depuis La mort d'Orion, en 1970) et
grâce, bien sûr, aux arrangements de l'homme-orchestre Manset- amples
et ciselés à l’extrême. Du travail d’orfèvre pour un labeur d’artisan.
Mixages : Gérard Manset. Conception, réalisation et photo (masquée
évidemment) de la pochette : Gérard Manset. Des musiques d'aujourd'hui
et cependant intemporelles. Quant aux textes, deux chansons
anecdotiques (« Banlieue nord », « Filles des jardins »), trois
superbes professions de foi (« Avant l'exil », « Solitude des
latitudes » et « Matrice »), et probablement la plus forte
création de Manset, aussi dense que la matière dont notre homme est
pétri. « Camion bâché ». Attention, chef-d'œuvre ! Le disque sort
ces jours-ci (chez EMI Pathé Marconi), vous savez quoi faire. Sachez
toutefois qu'il n'est pas sans risques d'entrer dans l'univers de
Manset et qu'en tout état de cause c'est un bonheur et un privilège qui
se méritent.
1.cf PM n°59 prem.série, lire aussi le dossier spécial de PM n°34 (83) et l'entretien parµ dans PM n°44 (84).
2. Chez Aubier. cf. PM n°70 (87).
3. Cf. PM n°8, nouv. série (88) et PM n° 19 (89).
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UN JOUR SANS MANSET
Par Lionel CHIUCH (Le Genève Rendez-vous ; N°10, Avril-Mai 1990)
Un
jour sans Manset, c'est évidemment possible, mais c'est désolant.
Surtout pour ceux qui n'ignorent rien de ce troublant personnage aux
cordes vocales vibrantes d'un exil consommé. De tous les chanteurs
francophones, Gérard Manset est sans doute celui qui sait le mieux
exprimer notre répugnance à vivre des vies sans mystère. Son dernier
album, après un long silence introspectif et créatif, est une perle
rare et fragile chargée d'émotions froides. Froid comme ce monde sans
absolu qui se révèle à l'enfant naissant. Mais « le mal est fait » ...
Heureux ceux qui découvrent Manset : cette découverte les suivra chaque
instant, dans la solitude comme dans la multitude. Et il n'y aura plus
de jour sans Manset...
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Manset mode de vente
par Stéphane Davet - Magazine Yaourt n°2 (Janvier 1990)
Sur
l’écran vidéo, Gérard Manset, en contre-jour, parle : « Je ne savais
pas quand je retournerais en studio, car je n’avais pas atteint le
chiffre fatidique des 100.000 avec « Lumières ». C’était psychologique,
pas question de continuer à faire des albums si je n’atteignais pas les
150 ou 180.000 qui semblent devoir me revenir ». En bas du cadre,
clignote une incrustation « objectif disque d’or ». Présenté lors de la
dernière convention de EMI-Pathé, ce clip pourrait se fondre dans un
banal plan de motivation de groupe. Mais avec le personnage Manset, il
prend une autre dimension.
Vendre le double
Il
y a un an le remixage, le tri et la réédition en un coffret de cinq CD
de l’«Intégrale» permettaient à l’artiste le plus secret du rock
français, de dresser un bilan de vingt années et de mettre face à face
deux exigences contradictoires : le besoin de faire partager ses œuvres
à un public plus large et le refus de tout jeu promotionnel. Il
déclarait, lucide, aux Inrockuptibles en 88 : « Évaluant mon public, je
sais que mes chiffres de vente devaient être double. Ça vient du fait
qu’il n’y a pas cette promotion, je ne fais pas de télé -c’est
volontaire- il n’y a pas de scène. Je navigue dans cette contradiction,
sans arriver à prendre de décision. Je n’ai pas encore trouvé de
solution à ce problème d’information. »
Le 9 novembre, « Matrice »
treizième album de Gérard Manset sort, accompagné d’un solide plan de
marketing. Quelle solution a convaincu ? Quelle stratégie une maison de
disques a-t-elle pu dessiner entre l’intransigeance d’un artiste et un
souci commun d’augmenter des chiffres de vente ?
En vingt ans de
carrière, le créateur d’« Animal, on est mal », a toujours entretenu
les rapports les plus courtois avec EMI-Pathé. La viabilité économique
de son noyau de disciples et des budgets promos dépensés lui ont
garanti une totale autonomie artistique. Malgré les changements de
personnel, tous, des D. A. aux comptables, ont apprécié Gérard Manset.
Directeur du marketing des produits français depuis deux ans, Jean-Marc
Malairan n’échappe pas à la règle et avoue faire partie du « fan club
». C’est sous sa responsabilité, mais en étroite collaboration avec
l’agence Mikado et le « très présent » Gérard Manset, que s’est élaboré
le plan de conquête d’un nouveau public. Aux convictions de l’artiste
et aux intuitions de EMI du bon coup à jouer (retour aux 70’s,
popularité de chanteurs à texte comme Cabrel ou Murat, se sont ajoutées
des informations très concrètes sur le potentiel commercial du chanteur
et la façon de toucher au mieux sa cible. La réactualisation commandée
par la SNEP de l’étude sur la typologie des consommateurs de disques
réalisée par le CCA (Centre de Communication Avancée) a en effet fourni
des éléments sur le positionnement de cent cinquante artistes dont
Gérard Manset.
Plan de marketing
Plus
qu’une étude de marché, cette analyse décrit, sur une base
mathématique, des types de consommateurs à partir de critères qui
intègrent toutes les données de la vie quotidienne. Le CCA possédant
d’autre part une connaissance exhaustive de la place des supports de
presse, radio, télé et distribution, « la superposition de ces
différentes données permet, selon Jean-Marc Malairan, de bien étayer un
plan de marketing. Nous savons maintenant mieux à qui nous vendons ces
produits. Cet outil aide à décider, à raisonner, à décrire le parcours
d’un disque en fonction de son positionnement de départ. Cela permet
aussi à tout le monde de parler de la même chose au bon moment et pas
par pur activisme. C’est, entre autres, ce qui nous a permis de doubler
les ventes du dernier Charlélie Couture ». Avec des résultats
confortant l’idée d’un marché plus large, EMI pouvait ordonner sa
stratégie de lancement en quelques points essentiels : rassurer les
aficionados, informer le cœur de cible, confronter Manset à un nouvel
auditoire. Cas de figure somme toute classique, mais compliqué par le
contrôle vigilant de l’artiste sur le travail accompli, la bonne (non)
utilisation de son image et par son refus, à peine tempéré, de
s’investir dans un système promotionnel actif.
Plan de promo
Première
phase : « Faire le plein des fans par un procédé traditionnel
d’information auprès de la presse, des radios, en essayant d’aligner un
maximum d’articles en un minimum de temps. En montrant notre engagement
par un jeu d’ex-voto dont un coffret donné aux journalistes et
distributeurs, en développant également un dispositif de PLV (Publicité
sur le Lieu de Vente). En passant des publicités dans les journaux
spécialisés il nous faut casser l’image un peu étriquée du mythe,
briser la routine de l’album Manset superbe mais confidentiel. «
Matrice » est un événement, sa qualité « littéraire » reste, évidente
dans la pub mais lui est sur le devant de la scène, bien vivant…sans
concert ni apparition télévisée ».
Deuxième phase : « Élargir la
cible en diffusant des publicités dans des supports non spécialisés
(par exemple Cosmopolitan, Télérama, ou l’Evénement du Jeudi) dont les
lecteurs, d’après le CCA, ont la même sensibilité et des styles de vie
comparables à ceux qui consomment Manset. On y trouvera, en plus de la
maquette habituelle, un numéro de téléphone mettant en contact avec le
message d’un animateur et un extrait de « Matrice ». Le traitement
informatique de l’appel permettra d’en savoir plus sur l’abonné et
après tirage au sort d’envoyer en cadeau d’autres œuvres de Gérard.
C’est aussi la répétition d’un même titre sur les antennes qui doit
pouvoir convaincre un public. Le 45T n’existait plus pour Gérard
Manset, nous sortons cette fois le titre « Matrice », qu’il a accepté
de réduire d’une minute (de 6 à 5 minutes), pour l’instant sous la
forme d’un disque promo, mis en vente à partir du moment où il sera
programmé et représentera une réalité commerciale. J’ai choisi le
morceau pour son bon texte de ralliement pas spécifiquement tragique,
efficace sans être à part dans l’œuvre de Manset.
Autre grande
nouveauté et bel acquis, un clip l’accompagnera, écrit par Gérard,
tourné par son alter ego Franck Lord. Pour l’instant il n’est pas
question qu’il apparaisse, mais on espère pour le moins un plan à la
Hitchcock. Notre objectif est de charter rapidement cet album dans le
Top 50. Le budget investi pour ce lancement est relativement lourd, à
peu près 800 000 francs, dont 400 000 de publicité, il n’est pas
question de perdre de l’argent mais nous avons sécurisé tout le
dispositif, en particulier en nous attachant, à la demande de Gérard
Manset, les services en relation de presse de Tony Krantz et de son
agence Mikado, remarquables pour leur travail avec les médias comme
avec l’artiste. Quoiqu’il arrive, Manset fait partie du patrimoine
Pathé Marconi et fera un autre album… et celui-là aussi sera disque
d’or ».
Il fera Lenoir
Si
Tony Krantz peut se flatter de la confiance absolue de Manset et de sa
maison de disques, malgré le coût et la frustration que peut
représenter pour EMI l’intervention d’un service extérieur de
promotion, elle le doit à vingt ans de carrière où sa réputation de
grande professionnelle et de dame efficace et généreuse lui ont fait
tisser beaucoup de liens privilégiés. Ses débuts en 1968 chez EMI où,
engagée le même jour que Philippe Constantin et Patrice Blanc-Francard,
elle s’occupera en promo radio de jeunes artistes français comme
Polnareff, Julien Clerc, ou… Manset lui donneront vite le goût de
l’indépendance. De rencontres essentielles (Barbara, Mort Shuman,
Jonasz, Gilbert Marouani…) en coups mémorables (« A nous les petites
anglaises », « les Divorcés » de Michel Delpech, les adieux de
Coluche…), Tony Krantz finit en 1990 par fonder avec Dominique
Larmoyer, son entreprise, Mikado, où s’affairent aujourd’hui six
personnes autour des Gypsy Kings, Aubert, Nougaro…
Choisie par
Gérard Manset, elle est le rouage principal entre les angoisses promo
d’un artiste, les exigences commerciales de sa maison de disques et
l’attente du public et des médias. Elle jongle avec la psychologie,
l’affectif, ces perceptions impalpables mais décisives quand on a en
plus une connaissance aigüe de structures professionnelles bien
concrètes et multiples.
« Vingt ans après, Gérard n’avait pas
changé, je retrouvais un peu un cousin éloigné. A l’époque d’« Animal,
on est mal », il n’a malheureusement pas rencontré un directeur
artistique qui comprenne sa dimension, son avance et qui aurait dû en
faire un personnage de scène hors du commun. Très vite il s’est
enfermé, tel un artisan hyper-talentueux concevant tout lui-même au
prix d’une immense solitude. Dans ce métier on ne peut pas rester seul
toute une vie, les clans ont trop d’importance. Il faut travailler avec
des gens qui vous comprennent et prennent le risque de vous exposer,
d’aller plus loin.
Je crois en l’équation qui dit : 100.000 albums vendus en cachent 100.000 autres.
Pas
question de passer Manset à la moulinette, de trahir sa ligne de
conduite et les gens qui le suivent et le respectent. Son intégrité
fait sa force. Mais il me faut humaniser, démystifier un personnage
statufié et rompre l’élitisme des fans dont quelques-uns sont des
décideurs importants, leur donner envie de partager Manset. Créer une
dynamique. Parce que depuis quinze ans c’est un immense artiste aux
talents multiples, peintre, écrivain, photographe, mais aussi parce
qu’il a des choses neuves à exprimer. Nous cherchons à élargir SON
public, pas celui des hypermarchés. Sans racolage mais en multipliant
les contacts pour dépasser ce côté chapelle, en faisant sentir sa
présence. Il ira chez Lenoir, Foulquier ou Bigot, nous allons monter
des opérations avec toutes les Radio-France décentralisées, mais il
faut qu’il soit aussi confronté à un public plus jeune, celui de la
presse rock et des réseaux FM. J’aimerais par exemple, qu’il rencontre
Delarue qui, dans l’esprit Top 50, est plus Ardisson que Marc Toesca,
ou d’autres journalistes de vingt ans dont le parcours culturel est
proche de celui de Manset, sans qu’ils le connaissent vraiment.
Il
est important aussi de motiver le réseau commercial, les gens du
terrain, représentants et distributeurs, afin qu’ils jouent le rôle
primordial qui est le leur.
Chaque nouvelle approche se négocie au
cas par cas avec Gérard, en discussions qui durent des heures, il
impressionne beaucoup les gens, mais pas moi.
Je l’adore mais il
faut que je puisse me mettre en colère sans avoir l’impression de
toucher à La Callas. Il peut être très emmerdant mais à une époque de
boulimie monstrueuse, cette exigence au millimètre près me rassure
presque. C’est le signe des grands. Daho a cette même précision. Gérard
est conscient que l’image a pris le dessus, mais refuse de s’exposer
physiquement tout en comprenant qu’on ne peut pas toujours donner la
même vieille photo. Il véhicule une image dure et austère alors qu’il
est un personnage drôle, vivace, bavard.
Objet d’adoration d’une
belle poignée de disciples et respecté par beaucoup d’autres, Manset,
figure d’un rock bâti dans le secret et le recueillement, a exprimé sa
frustration d’artiste, et demande l’assistance e professionnels de la
communication. Traduit économiquement par sa maison de disques comme
une augmentation d’un capital d’achat, ce souhait exposait un art à la
souillure de la vulgarisation. Sur la pochette du nouvel album,
l’auteur se montre enfin. Jean, Tee-shirt, couleurs. Mais… la lettre N
de son nom cadré au centre, cache une partie du visage. L’autre reste
dans l’ombre.
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MAGAZINE "MUSICIEN" N° 15- Janvier 1990
Par Fred Perry
On
aimerait parfois renier Manset, comme il se renie parfois
lui-même. On voudrait le cacher comme il se cache. Qu'il soit ce vieux
manteau qu'on a porté jadis. qu'on a même usé. Mais quand un manteau du
mêmee modèle est proposé comme neuf a des frileux dont certains vont le
découvrir, et d'autres s'en recouvrir et dormir dedans, on ne sait trop
qu'en faire. On aimerait le prendre à la légère -comme lui, peut-être -
mais on ne s'y résout pas.
ll y a quelques années, Manset a
nettoyé sa propre discographie. Il n'a gardé pour le support compact
que certaines choses, et jeté les autres en supprimant les
matrices. Justement le nouveau disque s'appelle "Matrice"... On efface
et on recommence. Manset fonctionne toujours selon les mêmes principes
: le ressassement et l'obsession. Sur les mêmes thèmes : l'innocence
corrompue. le passé décomposé, le voyage sans but, la solitude de
l'homme. la négation de la femme, l'impuissance à construire, le souci
de se refaire. Avec des phrases qui deviennent marques de fabrique : Il
voyage en solitaire/ Et nul ne l'oblige à se taire/ Et je parle peu /
Personne ne sait où je vis / Y'a que mon ombre qui me suit/ Creuse
au fond de toi / Mais ne change pas/ Cherchant l'épure, on s'expose à
la redite. Se mettant soi-même en jeu, à la complaisance. Manset
a été le rejeton autiste d'un Léo Ferré. Il a grandi, ou plutôt
marché, à l'ombre du rock anglo-saxon, à l'écart de la variété criarde.
Admirateur de McCartney, il a séduit les fans de Neil Young et de
Leonard Cohen. Ses disques me font penser aux films de Jacques Doillon
: tantôt lumineux, tantôt secs narcissiques au bout du compte et plus
roués qu'on ne le crois. Il creuse mais maintient la distance: ça ne va
pas plus profond, c'est le même creux. Pour l'emplirr, la musique. Le
rock est comme d'habitude chez Manset, plus motif que moteur : quelques
guitares tranchantes (Banlieue nord, Matrice), une réussite rythmique
pour Camion bâché Les mélodies semblent par instants livrer leur
simplicité, la voix tremble en un falsetto hésitant (Solitude des
latitudes), mais les choses bientôt rentrent dans l'ordre :
arrangements de claviers ou de cordes et psalmodies navrées. Ce disque
offre la déception clé en main : c'est son excuse car c'est son sujet
/Matrice tu m'as fait/ Mal, le mal est fait/ Et toutes choses se défont
/ Comme le plâtre des plafonds. etc.). S'y retrouveront ceux qui
veulent ben porter le manteau, lui donner forme. Ocre, il n'est pas de
la lignée "blanche" (Jeanne, Y'a une route, Lumières) mais pourquoi le
regretter ? Ceux-ci appartiennent au passé. "Matrice" est présent,
tant pis si son relief vient du désert autour.
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